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Au nom du Bien, le casse du siècle

Elle transpire et dégouline. Sur le pavé, dans la presse, les théâtres, les universités, les musées, les livres scolaires, en politique et dans les entreprises, on la repère de loin, elle si fiérote, menton levé et voix péremptoire. Lorsqu’elle m’apparaît drapée dans sa vertu, ridicule d’arrogance, je la capture sur mon smartphone et la partage avec mes amis : la vérité des Gentils. Une fois cela posé, vous aurez compris mon appartenance à la communauté des Méchants, puisque le fait même d’identifier le camp du Bien vous en éloigne. Camp du Bien, définition : groupe social en expansion, s’étant attribué la tâche de définir les opinions moralement acceptables. L’adhésion à ce club comme son rejet se fait sur une base involontaire : que vous nourrissiez un doute sur un sujet politique ou social, que vous nuanciez ou critiquiez un phénomène de mode, vous serez définitivement chassé de ce paradis.

HAINE DE SOI

Pour rappel, voici la liste des contours idéologiques de ce sanctuaire réservé aux honnêtes gens. Il est multiculturaliste au sens où il considère que l’amour de l’altérité passe obligatoirement par la haine de soi. Il est néoféministe – les femmes ne sont pas les égales des hommes, mais éminemment supérieures bien que victimes du patriarcat. Il est déconstruit et misandre – propension à abhorrer le sexe masculin qui ne s’excuse pas de l’être. Selon les nouvelles règles du langage en vigueur dans ce club, il est « racisé » et « décolonial ». Entendez par là une disposition expiatoire réservée aux Occidentaux. Il est antiriches, évidemment, antifasciste, anticapitaliste, antiviandard, pourfendeur de la réussite sociale et du mérite. Le camp du Bien roule à vélo, accuse les automobilistes de génocide climatique, prône la décroissance tout en affichant des salaires annuels à six chiffres, défend le burkini dans nos piscines comme vêtement émancipateur de la femme, vomit le patriarcat, condamne le ski et valide la luge, crée et parle une novlangue avec des points médians et du féminin partout sans accorder les adjectifs et les participes passés, considère que discourir sur les menstruations est une avancée considérable sur le chemin du progrès, dénigre la pratique du sexe hétéronormé.

NOYAU DUR

Cette liste n’est pas exhaustive, mais permet de circonscrire le noyau dur des élus installés au paradis des justes. Patientent au purgatoire les adeptes de la correction politique et de la bien-pensance, qui acceptent l’essentiel des doctrines précitées, mais sans en faire la réclame. Ces tièdes constituent cependant un pilier fondamental du camp du Bien, puisqu’ils encouragent, par leur silence ou leur demi-consentement, l’ardeur des doctrinaires à conquérir le pouvoir absolu.
Ils sont aidés dans leur entreprise par la presse et les médias, dont une bonne partie fut conquise par ce beau projet propagandiste. C’est ainsi qu’on se retrouve avec un quatrième pouvoir soucieux de traiter les sujets sous l’angle du code moral en vigueur chez ces gens-là, d’ignorer certaines réalités non souhaitables et de condamner les gens jugés in-fréquentables. Promu ; disqualifié. Une véritable entreprise d’édification populaire, sans qu’aucun prince ne l’y contraigne.

ÉLITE MORALE

Évidemment, la gauche a acheté tout le magasin. Cette idéologie s’est donc infiltrée dans les politiques publiques, où elle n’a rien à faire. Je pense aux mesures d’inclusion et de diversité, aux subventionnements d’associations affiliées à la maison mère Bien & Co, au français administratif simplifié, à l’usage du langage épicène au sein de l’État et des médias de service public. Quant à la droite, vissée à la certitude que l’économie suffit à enthousiasmer les foules, elle a abandonné le terrain des idées. Elle s’est fait voler des valeurs qu’elle avait en commun avec la gauche, comme l’humanisme, sans livrer bataille. Pas plus qu’elle n’a lutté pour refuser les qualificatifs de réactionnaire et d’extrême droite que le camp du Bien s’ingénie à lui coller. Couarde, la droite a préféré croire que ça allait passer. Ça ne passe pas.
Ainsi s’est construite une élite morale qui règne sur les vies et mœurs de nos concitoyens. Elle procède en deux temps : mépriser ceux qui ne se plient pas à son code et imposer aux tièdes, autant que faire se peut, les nouvelles lois. L’élite morale utilise ses dogmes comme marqueur social. Qui les partage appartient à cette petite noblesse. Qui les traduit en actes peut ambitionner un poste reconnu au sein du clan. Le prix de cette idée est déterminant. Non pas qu’elle doive représenter un coût prohibitif, non. C’est beaucoup plus subtil que cela. En réalité, le sacrifice consenti est une sorte de cotisation d’entrée, la reconnaissance de faire partie des honnêtes gens qui ne rêvent plus, comme les trois quarts de l’humanité, de se gaver.

DEVANT L’AUTOSATISFACTION DES BONS, LES MÉCHANTS SE RÉVEILLENT.

Exemple : je ne prends pas l’avion, car je fais partie des 10% d’humains qui ont tout le loisir de le prendre. Gagné ! D’un renoncement, une élévation de classe. Car paradoxalement, le camp du Bien adore la hiérarchie sur l’échelle de la pureté.
Autre exemple : je ne mange que des produits biologiques locaux, car je peux me moquer des contraintes financières auxquelles d’autres sont soumis. Au lieu d’y voir un privilège de caste, les membres du camp du Bien se félicitent d’être plus éveillés que les autres. Et c’est ainsi qu’on parvient à des aberrations comme une fête populaire organisée par les pouvoirs publics où tous les produits servis sont locaux, donc chers. Car c’est encore plus délicieux d’imposer une norme financée avec l’argent des autres. Dans la rue aussi, le camp du Bien défile, affirmant sa supériorité morale. Et tant pis si certains cortèges dégénèrent, pris en otage par l’extrême gauche violente. Si c’est pour la bonne cause, on ferme les yeux sur quelques vitrines brisées. Car la mesure ne s’invite jamais au pays des purs et des valeureux ; le paradis est un espace manichéen.

MONOPOLE DE LA MORALE

Le propre de ces nouveaux vertueux, c’est de se croire seuls détenteurs des valeurs, eux débarrassés des contradictions intérieures, du vertige ou des noirs abîmes. Au bénéfice du monopole de la morale, ils dédaignent tous ceux qui ne l’achètent pas. Ces derniers sont nombreux, pourtant. Plutôt taiseux, il arrive cependant qu’ils défilent aussi. Il leur faut alors s’en-tendre taxer de « fachos ». C’est fâcheux. Car s’il doit forcément s’en trouver dans le lot, il est improbable qu’ils le soient tous. D’un côté, les purs, tout à leur propre éloge ; de l’autre, les méprisables. Les bons et les brutes, mais les premiers sont aussi les truands. D’ailleurs, parenthèse : l’an dernier, le Service de renseignement de la Confédération a recensé 60 événements violents dus à l’extrême gauche, contre un seul imputé à l’extrême droite. Quoi qu’il en soit, les bons ont leur conscience pour eux et du dédain pour ceux qui n’entrent pas dans le grand récit antifasciste, anticapitaliste et woke. Ce d’autant plus que le camp du Bien a aussi converti, outre les milieux de gauche, des détenteurs du pouvoir symbolique : intellectuels, scientifiques, universités, organisations non gouvernementales, médias.
Dépossédés du capital moral, les renégats de la nouvelle doxa sont rejetés aux marges de cette « bonne société » et s’en vont gonfler les rangs des mécontents. Un jour ou l’autre, il y aura affrontement. Déjà, il fleurit sur les réseaux sociaux. Devant l’autosatisfaction des bons, les méchants se réveillent, refusant le hold-up de la décence par un club de censeurs. Ils ne se reconnaissent plus dans les institutions et les politiques, délégitimés à leurs yeux pour s’être compromis avec le camp du Bien. La révolte contre les élites guette ; ils prennent le maquis. Comme ces réprouvés produisent aussi leur lot de fanatiques, les luttes ressemblent de plus en plus à des cages de MMA. La loi y est absente, la rage, partout. Ainsi se fracturent les sociétés occidentales, où la correction politique, de molle qu’elle était, vire maintenant au dogmatisme. Il faut dire qu’elle n’a pas beaucoup résisté avant d’adopter le code couleur du Bien. Pour ma part, je préférerai toujours courir le risque du relativisme plutôt que de céder à l’embrigadement. 

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